L'ATELIER D'IRIS
Jean Markale a écrit de nombreux livres ayant trait aux légendes et notamment celles de Bretagne (notamment sur la légende
arthurienne).
Ici il s'agit d'un conte tiré du livre "Contes et légendes des pays celtes", conte que j'ai déjà retrouvé dans divers ouvrages avec quelques changements mais toujours avec la même trame de
fond...
C'était dans le temps, quand seuls les oiseaux volaient dans le ciel et que la nuit était noire dans les campagnes. Il y avait, dans un village, aux environs de Daoulas ou de Saint
Urbain, à moins que ce ne fût de Dirinon, trois bons camarades qui se retouvaient souvent le soir, après une dure journée de labeur. Lorsque le temps le permettait, ils allaient se promener sur
les landes, et lorsqu'il pleuvait ou faisait trop froid, ils se réfugiaient chez l'un d'entre eux pour boire une bolée et deviser de choses et d'autres. Et, dans tout le pays, on ne tarissait pas
d'éloges sur eux à cause de leur sérieux et de leur vie rangée. D'ailleurs, beaucoup de filles espéraient qu'ils jetteraient les yeux sur elles, persuadées qu'ils feraient de très bons maris.
Or, un soir d'automne où le ciel était maussade et où le vent soufflait en rafales, l'un des trois dit aux autres :
- Si nous allions faire une partie de cartes à l'auberge ?
La proposition fut tout de suite adoptée, et, sans plus tarder, ils se dirigèrent vers l'auberge la plus voisine. Pour s'y rendre, il fallait passer par la Croix-Rouge, qui était
plantée à l'intersection de trois chemins, en pleine lande et très loin de toute habitation. La nuit était déjà fort avancée, et elle était très sombre, car la lune n'était pas encore levée et
les nuages se bousculaient dans le ciel. Pour parcourir plus aisément leur chemin, qui était caillouteux et parsemé de trous, chacun d'eux avait un gros bâton. Mais ils arrivèrent sans encombre à
l'auberge.
Ils s'assirent à une table et demandèrent des cartes à jouer. Mais, comme ils n'étaient que trois, il en manquait un pour faire leur compte. Ils n'eurent cependant pas de mal à
décider un trimardeur qui soupait à l'auberge de se joindre à eux. Ils s'amusèrent beaucoup : les uns gagnaient et les autres perdaient, mais pour consoler ceux qui perdaient trop, ils se
payaient de nombreux verres, et la bonne humeur ne faisait pas défaut.
Après être restés un peu plus de deux heures à jouer, ils décidèrent de retourner chez eux : le lendemain ils avaient tous trois beaucoup à faire. Ils payèrent l'aubergiste, prirent
congé de leur partenaire, et repartirent dans la nuit au milieu des tourbillons de vent. Arrivés près de la Croix-Rouge, ils virent un cavalier qui arrivait sur un cheval fringant. Lorsqu'ils
parvint à leur hauteur et qu'ils les aperçut, il s'arrêta et descendit de sa monture.
- Vous vous en allez déjà, camarades ? leur demanda t il.
- Oui, monsieur, répondirent-ils. Il commence à se faire tard et nous avons beaucoup de travail demain matin.
- Allons !, allons !, reprit le cavalier. Il faut prendre du bon temps avant de se remettre au travail. Il n'est pas si tard que vous le pensez. Moi, j'ai l'intention de jouer un bon
moment. Si vous m'accompagnez à l'auberge, je m'engage à vous payer tout ce qui sera bu.
Les trois camarades se concertèrent et, comme ils étaient un peu surexcités par la boisson, ils finirent par accepter.
- Oui, dit encore le cavalier, mais il faut que l'un d'entre vous reste pour garder mon cheval. Qu'il soit sans crainte, je lui paierailargement sa peine lorsque nous reviendrons
ici.
C'est le plus jeune qui resta. Les deux autres rebroussèrent chemin en compagnie de l'homme. Dès qu'ils furent à l'auberge, ils se mirent à jouer avec plaisir, ayant repris avec eux
le trimardeur qui avait été précédemment leur partenaire. Mais le cavalier perdait beaucoup, et les deux camarades ne se sentaient plus de joie. Tout à coup, une carte tomba sur le sol. Le
cavalier se baissa pour la ramasser.
- Non, dit le cavalier, c'est moi qui l'ai lâchée, c'est moi qui la ramasserai.
C'est ce qu'il fit, mais il était trop tard. En se baissant, l'un des camarades avait pu remarquer les pieds du cavalier : ces pieds étaient fourchus comme ceux d'un ruminant. Il en
fut tout bouleversé mais s'efforça de ne rien en laisser paraître.
- Je crois qu'il est l'heure de nous en aller ! dit-il en se levant. Finissons cette partie et nous rentrerons à la maison.
- Que non !, que non !, s'écria le cavalier.
- Je dis qu'il est temps de finir ! répondit l'autre d'un ton qui exprimait bien sa détermination.
Le cavalier, quant à lui, n'avait nulle envie de repartir. Il leur dit qu'il allait leur payer encore à boire et qu'il était disposé à jouer toute la nuit s'il le fallait, car il ne
pouvait pas abandonner ainsi alors qu'il n'avait cessé de perdre. Mais le jeune homme qui avait aperçu les pieds fourchus lui répéta séchement, d'une voix déformée par la colère :
- Je vous dis que nous finissons et que nous rentrons chez nous !
- Nous, encore une fois non ! s'entêta le cavalier.
- Alors je jette les cartes au feu ! s'écria le jeune homme.
- Si c'est ainsi, finissons la partie et rentrons, puisque vous ne voulez pas rester.
Le cavalier paraissait de fort mauvaise humeur, et il perdit encore cette dernière partie. Il se leva avec les autres et ils sortirent tous dans la nuit noire. Mais à la Croix-Rouge,
pendant tout ce temps, celui des trois qui gardait le cheval s'était assis sur un bloc de pierre et pensait qu'il aurait bien voulu, lui aussi, continuer à jouer à l'auberge. Et il fut bien
surpris quand il entendit le cheval qui parlait distinctement.
- Tout à l'heure, disait le cheval, quand mon maître reviendra, il proposera de te donner autant d'argent que tu voudras. Mais prends garde : n'accepte rien de lui, sinon il
t'entraînera jusqu'au plus profond de l'enfer.
- Mais, dit le jeune homme, comment le sais-tu et comment se fait-il que tu parles comme un chrétien ?
- C'est que, dit le cheval, je suis un chrétien qui est condamné à l'enfer parce qu'il a mené une vie dissolue. Le diable m'emmène avec lui chaque nuit lorsqu'il est à la recherche
d'âmes pour remplir son enfer puant. Et je suis obligé de le suivre et de le porter. N'oublie pas mon conseil et crois-moi, mon garçon, car je suis ton grand-père. Et ne m'oublies pas dans tes
prières !
Le jeune homme fut bien étonné d'entendre ces paroles. Mais ses deux camarades revenaient avec le cavalier. Celui-ci, dès qu'il fut arrivé près de son cheval, demanda au garçon de
combien était son compte.
- Oh !, rien du tout, répondit le jeune homme. Je suis bien heureux de t'avoir rendu service et je n'attends aucune récompense.
Le cavalier insista, lui offrant une poignée d'argent, puis une poignée de pièces d'or. Rien n'y fit : le jeune homme demeura intraitable. Alors, furieux d'avoir fait une si mauvaise
journée, le cavalier sauta sur son cheval, le cravacha sauvagement et s'élança dans la nuitL Des étincelles jaillirent sous les sabots du cheval, puis celui-ci et son maître disparurent.
Le plus jeune des camarades raconta aux deux autres ce que lui avait révélé le cheval, et celui qui avait vu les pieds fourchus du cavalier en fit également part à ses amis.
- Nous l'avons échappé belle ! dirent-ils alors, car si nous avions joué plus longtemps avec le diable, il aurait réussi à nous entraîner en enfer.
Ils se remirent en route et se hâtèrent de regagner leur maison. Mais ils se promirent bien de ne plus aller jouer aux cartes à l'auberge avec des inconnus.
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